
Fig. 1: Forêt mixte endommagée par la sécheresse avec défoliation, jaunissement des aiguilles et des feuilles et mortalité. La chaleur et la sécheresse endommagent les arbres via deux mécanismes physiologiques principaux: la défaillance hydraulique et le manque de carbone. Photo: Andreas Rigling (ETHZ)
Le changement climatique transforme nos forêts plus rapidement que les arbres ne peuvent s’y adapter naturellement. Les connaissances empiriques acquises par la pratique forestière au fil des générations perdent de plus en plus de leur fiabilité, non pas parce qu’elles sont fausses, mais parce qu’elles reposent sur des hypothèses qui ne sont plus valables. La compréhension de la physiologie de l’arbre fournit les bases scientifiques permettant de combler cette lacune: en sachant pourquoi les arbres dépérissent sous l’effet de la chaleur et de la sécheresse, on peut cibler les décisions de gestion sur ces points faibles, plutôt que de rechercher une essence «résistante au climat».
Stress climatique: dommages et pistes d’action
Le changement climatique affecte les arbres de trois manières: le stress thermique, le stress hydrique et une pression accrue exercée par les ravageurs et les maladies (Fig. 2).
Fig. 2: Le stress lié au changement climatique influence la physiologie de l’arbre par le biais de mécanismes d’endommagement bien définis qui affectent les fonctions écosystémiques et les prestations forestières. La gestion forestière respectueuse du climat s’attaque à ces mécanismes. Source: Gessler et al. (2026), New Phytologist, modifié.
Les deux premiers déclenchent deux principaux mécanismes physiologiques de dépérissement:
Défaillance hydraulique: lorsqu’un déficit de pression de vapeur élevé dans l’atmosphère (chaleur) coïncide avec une disponibilité insuffisante en eau dans le sol, des bulles d’air (embolies) bloquent le système de transport de l’eau dans le xylème. L’arbre se dessèche de l’intérieur. Les vaisseaux obstrués constituent en outre des portes d’entrée pour les champignons pathogènes.
Manque de carbone: pour économiser l’eau, les arbres ferment leurs stomates. Mais cela entrave également la photosynthèse. Les réserves d’énergie diminuent jusqu’à ce que ni le métabolisme ni les défenses contre les agents pathogènes ne puissent plus être maintenus.
Ces deux mécanismes se renforcent mutuellement et rendent les arbres affaiblis encore plus vulnérables aux attaques biotiques. Une sylviculture efficace et adaptée au climat intervient précisément à ce niveau, en orientant les mesures de gestion spécifiquement vers ces mécanismes d’endommagement, plutôt que de viser une «résistance au climat» globale sans savoir clairement comment y parvenir.
Choix des essences dans le contexte du changement climatique
Les arbres des régions plus sèches ont développé des caractéristiques qui les rendent plus résistants aux défaillances hydrauliques: un bois plus dense avec des vaisseaux conducteurs d’eau plus fins, un système de conduction de l’eau plus résistant et une régulation stomatique plus efficace. Ces caractéristiques peuvent être prises en compte de manière ciblée lors du choix des espèces et des provenances.
Étant donné que les arbres plantés aujourd’hui doivent résister aux conditions climatiques actuelles et futures, la sélection classique des essences fondée sur la station ne suffit plus. Le concept de migration assistée offre trois options graduelles: le déplacement des provenances au sein de l’aire de répartition existante d’une essence, l’extension de la culture légèrement au-delà de l’aire historique et, mesure la plus ambitieuse, l’introduction d’essences provenant de régions nettement plus chaudes ou plus sèches. Avant de recourir à des essences non indigènes, il convient d’étudier les essences indigènes rares qui ont jusqu’à présent été peu prises en compte en sylviculture.
Deux compromis doivent toujours être gardés à l’esprit: les essences résistantes à la sécheresse poussent souvent plus lentement les années favorables et sont désavantagées par rapport à la concurrence. Les essences provenant de régions plus chaudes peuvent en outre être plus sensibles au gel, un risque qui s’accroît avec l’avancement du printemps et la fréquence accrue des gelées tardives.
Des modèles de répartition des espèces pour aider à la prise de décision
Des outils en ligne tels que tree-app.ch (Suisse) ou klimafitterwald.at (Autriche) facilitent le choix des essences en s’appuyant sur des prévisions climatiques et des modèles d’adéquation de l’habitat. Il est toutefois important d’en connaître les limites: les événements extrêmes, les conditions locales de la station et la capacité d’adaptation des arbres ne sont généralement pas pris en compte. Ces outils fournissent des indications importantes, mais ne peuvent se substituer au jugement des forestiers expérimentés.
Promouvoir les forêts mixtes résistantes
Les forêts mixtes peuvent amortir le stress hydrique par trois mécanismes: l’effet de portefeuille répartit le risque entre des essences qui réagissent différemment au stress. La complémentarité des niches, par exemple, avec différentes profondeurs de racines de différentes essences, permet une utilisation plus efficace de l’eau disponible dans le sol. Et grâce à la redistribution hydraulique, les arbres à racines profondes transportent la nuit l’eau des couches profondes humides vers les horizons supérieurs secs, ce qui profite également aux plantes et aux semis voisins.

Fig. 3: Peuplement mixte à structure diversifiée, comprenant plusieurs essences et classes d’âge. Les forêts mixtes sont mieux à même d’amortir le stress hydrique grâce à la complémentarité des niches, à la redistribution hydraulique et à l’effet de portefeuille. Toutefois, l’ampleur de cette capacité d’amortissement dépend des conditions locales de la station. Photo: Andreas Rigling (ETHZ)
La mesure dans laquelle ces avantages se manifestent naturellement, voire s’ils se manifestent, dépend essentiellement de l’historique de sécheresse de la station. Cependant, une sélection judicieuse des essences peut favoriser ces mécanismes. Là où le feu représente un risque, l’introduction de feuillus résistants au feu dans les peuplements de conifères offre une protection supplémentaire.
L’historique de la sécheresse détermine l’effet de mélange
La diversité des essences réduit le stress hydrique dans les forêts ayant connu des sécheresses régulières par le passé. En revanche, dans les forêts sans stress hydrique régulier, elle peut augmenter la vulnérabilité. Les essences adaptées aux milieux humides présentent plus souvent un avantage concurrentiel au niveau aérien que des systèmes racinaires profonds. Lorsque des peuplements composés de telles essences sont touchés par la sécheresse, le rapport racines/tige défavorable peut accroître le stress. L’introduction d’essences dotées de systèmes racinaires plus profonds améliore de manière ciblée la complémentarité des niches. Là encore, il convient de noter que les essences adaptées à la sécheresse peuvent être moins concurrentielles en période de bonne disponibilité en eau. Dans ce cas, les mesures sylvicoles doivent éventuellement viser à réduire la concurrence.
S’inspirer des forêts sèches
Au cours de l’évolution, les écosystèmes des régions arides ont développé des mécanismes qui permettent aux arbres de survivre dans des conditions de sécheresse extrême. Certains de ces mécanismes sont également présents dans les forêts tempérées et boréales, et peuvent être favorisés par une gestion ciblée.
La redistribution hydraulique peut être renforcée en choisissant des essences à racines profondes, comme diverses espèces de chênes. Dans les forêts tempérées et subtropicales connaissant des périodes de sécheresse régulières, on a mesuré que les quantités d’eau redistribuées hydrauliquement représentaient environ un tiers de l’absorption totale d’eau des grands arbres.
Absorption d’eau par les feuilles et l’écorce: de nombreuses essences peuvent absorber l’eau directement à partir du brouillard, de la rosée et de la pluie fine,comme cela a été démontré pour le hêtre européen, l’érable plane et diverses espèces de pins. L’eau absorbée par les feuilles peut être transportée par l’arbre jusqu’aux racines et agit comme un tampon supplémentaire en période de sécheresse.
Effet convectif de la canopée: les surfaces rugueuses et multicouches de la canopée génèrent des turbulences atmosphériques qui libèrent de la chaleur dans l’atmosphère par flux sensible, sans consommer d’eau. Ce mécanisme devient pertinent lorsque le refroidissement par transpiration est limité par le manque d’eau, et protège les feuilles contre les températures critiques de surchauffe.
Pour la gestion, cela signifie que les essences présentant des caractéristiques favorisant ces mécanismes devraient être délibérément prises en compte lors du choix des espèces et de la constitution des peuplements. Des peuplements structurellement diversifiés et multistratifiés, qui constituent de toute façon un objectif de la gestion forestière proche de la nature, favorisent en outre l’effet convectif.
Densité des peuplements, structure et durée de production
Une réduction de la densité du peuplement réduit les besoins en eau et augmente la disponibilité de l’eau pour les arbres restants. Dans les régions sèches, les éclaircies améliorent de manière fiable la résistance à la sécheresse. La prudence est de mise dans les peuplements humides et bien alimentés en eau: après l’intervention, les arbres investissent d’abord fortement dans l’extension du houppier avant que le système racinaire n’ait eu le temps de se reconstituer. Si une sécheresse survient pendant cette phase, les arbres sont particulièrement exposés en raison du rapport racines/tige défavorable (surpoids temporaire du houppier). Des interventions répétées et modérées sont donc préférables à des éclaircies intensives isolées, même si elles entraînent des coûts de gestion plus élevés.

Fig. 4: Peuplement éclairci présentant une fermeture du couvert réduite chez les arbres restants. La réduction de la densité du peuplement diminue les besoins totaux en eau, ce qui est un moyen efficace d’augmenter la résistance à la sécheresse dans les stations sèches. En revanche, dans les stations plus humides, il convient de faire preuve de retenue afin d’éviter un surpoids structurel du houppier avec une masse racinaire plus faible. Photo: Hubert Schmid (WSL)
Les arbres plus gros et plus hauts sont en principe plus vulnérables aux défaillances hydrauliques: l’eau doit être transportée sur de plus longues distances contre la force de gravité et les houppiers sont plus exposés à la chaleur, au vent et à la sécheresse atmosphérique. Un rapport plus faible entre la hauteur de l’arbre et le diamètre du tronc – obtenu grâce à des éclaircies précoces et répétées – réduit ce risque tout en renforçant la stabilité face aux tempêtes et à la neige.
Des rotations plus courtes réduisent l’exposition aux événements extrêmes et permettent d’adapter plus rapidement le portefeuille d’essences. Les structures inéquiennes amortissent mieux les épisodes de sécheresse au niveau du peuplement et maintiennent l’efficacité de l’utilisation de l’eau sur des périodes plus longues. Les rotations plus courtes ont toutefois un coût: elles réduisent le stockage de carbone et peuvent nuire à la biodiversité, car de nombreuses valeurs forestières sont liées aux vieux arbres et à la continuité des habitats. Il est possible d’y remédier en préservant de manière ciblée les vieilles forêts dans des endroits protégés tels que les versants ombragés ou les dépressions de terrain humides.
L’apport en nutriments face au changement climatique
Une grande disponibilité des nutriments favorise la croissance aérienne au détriment des racines, ce qui augmente la sensibilité à la sécheresse. La fertilisation renforce cet effet: elle stimule la biomasse aérienne, diminue le rapport racines/tige et réduit la fréquence des associations mycorhiziennes. Les apports élevés d’azote atmosphérique vont également dans ce sens. Une fertilisation systématique dans les peuplements menacés par la sécheresse est donc contre-indiquée. L’alternative la plus durable consiste à combiner des essences présentant des stratégies complémentaires d’absorption des nutriments. Le chaulage peut favoriser la récupération après les sécheresses, mais les mécanismes d’action sont encore insuffisamment étudiés – une utilisation à grande échelle n’est pas recommandée.
Conclusion pour la pratique
La gestion forestière fondée sur l’écophysiologie n’est pas une recette toute faite, mais un schéma de pensée: comprendre ce qui fait dépérir les arbres en situation de stress et sélectionner des mesures qui agissent précisément sur ce point (fig. 5).
Les différents outils tels que le choix des essences, le mélange, les éclaircies et la diversité des structures ne déploient pas leurs effets de manière isolée, mais en interaction. Leur effet dépend en outre toujours de la station: ce qui confère une résistance à la sécheresse dans les régions sèches peut temporairement avoir l’effet inverse dans les régions humides.
Trois principes guident cette approche:
- Diversifier, c’est-à-dire combiner les espèces, les provenances, les structures et les caractéristiques fonctionnelles de manière à créer de la diversité, de la complémentarité et un effet tampon mutuel.
- Observer, en suivant activement les réactions des arbres après les interventions, en détectant rapidement les anomalies et en y remédiant.
- Agir en fonction de la station, en ne prenant aucune mesure sans évaluer la disponibilité locale en eau, l’historique des sécheresses et les relations de concurrence.
Les forêts que nous créons aujourd’hui connaîtront le climat de la deuxième moitié de ce siècle. Cela n’exige pas la perfection, mais une orientation claire, fondée sur la physiologie de l’arbre dans leur contexte écologique.
Traduction: zieltext.ch
Bibliographie
Gessler A., Grünzweig J.M., Bigio L., Hartmann H., McDowell N., Krumm F., … Bottero A. (2026) Shaping future forests: how can ecophysiology support climate-smart forest management? New Phytologist. doi.org/10.1111/nph.71007
