Vivian, Lothar ou Kyrill : les tempêtes sont le facteur de perturbation naturelle le plus fréquent dans les forêts européennes, et le moteur de la dynamique forestière. Les chablis modifient les habitats en dégageant des zones auparavant ombragées, modifiant ainsi le climat local et la végétation. Par ailleurs, les tempêtes produisent beaucoup de bois mort, dont dépendent environ un quart de tous les organismes vivants dans une forêt.

Des chercheurs de l’Institut fédéral de recherches WSLont recensé les différentes espèces d’insectes sur trois parcelles forestières détruites par l’ouragan Lothar en 1999 : une hêtraie à Sarmenstorf (canton d’Argovie), une pessière à Messen (canton de Soleure) ainsi qu’une forêt mixte à Habsburg (canton d’Argovie). Ils y ont collecté des insectes pendant deux étés grâce à des pièges suspendus et au sol (fig. 1), puis ont déterminé les espèces en laboratoire. Des forêts voisines laissées intactes par la tempête ont servi de parcelles de contrôle.

Après une tempête, les propriétaires forestiers récoltent généralement les troncs abattus pour les mettre en vente. Ceci a un impact sur l’évolution naturelle de la forêt, en évacuant notamment le bois mort si important pour les insectes. C’est pourquoi les chercheurs ont déterminé la diversité des insectes sur les trois chablis en comparant les parcelles nettoyées et celles laissées telles quelles. Des souches et de nombreuses branches de faible diamètre restent toujours après la récolte de bois, ce qui fait que la quantité de bois mort peut également être importante sur les parcelles nettoyées.

Tab. 1 - Description des parcelles étudiées
 Sarmenstorf AGMessen SOHabsburg AG
Altitude (m) 600 m550 m450 m
Type de forêthêtraiepessièreforêt mixte(50% de feuillus, 50% de résineux)
Surface des chablislaissées telles quelles: 2.3 ha
nettoyées: 5 ha
laissées telles quelles: 3.5 ha
nettoyées: 1.2 ha
laissées telles quelles: 30 ha
nettoyées: 13 ha
Quantité de bois mort à partir d’un diamètre de 1 cm (m3/ha) )forêt: 36.7
laissées telles quelles: 324.6
nettoyées: 148.9
forêt: 36.5
laissées telles quellese: 274.8
nettoyées: 49.5
forêt: 22.7
laissées telles quelles: 643.4
nettoyées: 79.0

Plus d’espèces exclusives sur les chablis

Sur les chablis, on trouve à la fois des espèces forestières et des espèces d’espaces ouverts. Ceci augmente non seulement la quantité absolue d’insectes, mais aussi, comme l’ont découvert les chercheurs, le nombre d’espèces. En moyenne, les chablis accueillent deux fois plus d’espèces que les forêts intactes (fig. 3) ; on y trouve même pratiquement quatre fois plus d’espèces d’abeilles, de guêpes et de punaises.

« Par ailleurs, les chablis attirent de nombreux coléoptères menacés, surtout ceux qui dépendent du bois mort », explique Beat Wermelinger, entomologiste au WSL et auteur principal de l’étude. « Les forêts intactes abritent par contre des insectes plutôt moins exclusifs », ajoute-t-il. Les scolytes et carabidés par exemple y sont plus fréquents, 72 % des scolytes sont des scolytes noirs du Japon, une espèce introduite en Europe.

La variété structurelle améliore la biodiversité

Les chablis nettoyés et ceux laissés tels quels ne se distinguent que peu en ce qui concerne la diversité des espèces. Seul le nombre d’espèces d’araignées – qui ne sont pas des insectes – était plus important sur les premiers. La composition des espèces était par contre très différente : moins de deux tiers des espèces étaient présentes simultanément sur les deux catégories de parcelles. En effet, l’évacuation du bois fait certes disparaître des habitats pour les insectes qui vivent dans le bois, mais elle fait apparaître de nouveaux micro-habitats, par exemple pour les guêpes et abeilles (fig. 4 et 5).

« Une exploitation en mosaïque est une excellente base pour une diversité élevée en espèces », conclut Beat Wermelinger à partir des résultats de ces recherches. Une exploitation en mosaïque après une grosse tempête signifie qu’il faut répartir des surfaces nettoyées et des surfaces laissées intactes pour maintenir et dynamiser la biodiversité d’une forêt.

Les conséquences ne peuvent être évaluées qu’à long terme

Le fait que la richesse des espèces ne soit pas nettement plus haute sur les chablis laissés intacts peut surprendre. « La raison en est certainement qu’il reste suffisamment de bois mort, même après évacuation des troncs », explique l’entomologiste. « Contrairement à l’exemple scandinave, où il ne reste après la récolte des arbres abattus qu’environ dix mètres cubes de bois au sol à l’hectare, il en subsiste sur les chablis suisses encore environ soixante-dix mètres cubes. » On trouve en moyenne dans les forêts suisses 24 mètres cubes de bois mort à l’hectare.

Néanmoins, les gros arbres morts sont rares en forêt et sur les chablis nettoyés. De nombreuses espèces de coléoptères spécialistes du bois mort sont dépendantes de gros troncs pourris, car ceux-ci offrent à long terme des biotopes suffisamment humides. « C’est pourquoi nous ne pourrons évaluer l’impact réel des récoltes de chablis que dans plusieurs décennies », conclut Beat Wermelinger.

Cette contribution s’appuie sur un communiqué de presse de l’Institut fédéral de recherches WSL.