
Fig. 1. Infestation par le typographe: trou d’entrée colmaté par de la résine sur le tronc. Photo: Valentin Queloz (WSL)
À ce jour, les images satellites, les drones et les caméras embarquées sur des avions ne permettent pas de détecter de manière fiable et suffisamment tôt les épicéas infestés pour mettre en place des mesures d’assainissement efficaces. Cela s’explique par l’interaction entre la biologie du scolyte, la réaction des arbres et les possibilités techniques: le délai entre l’infestation et l’envol des coléoptères est plus court que le temps nécessaire pour que les changements au niveau de la canopée soient détectés par les méthodes actuelles de télédétection. Le contrôle sur le terrain reste donc irremplaçable. Toutefois, la télédétection offre, dans certaines situations, des possibilités complémentaires intéressantes.
Pourquoi le délai est-il si court?
Le typographe (Ips typographus) s’attaque de préférence aux épicéas (Picea abies) affaiblis. En cas de prolifération massive, il peut provoquer le dépérissement de vastes zones forestières en peu de temps. Le principe de lutte est simple: les arbres infestés doivent être repérés et abattus avant que la nouvelle génération de scolytes ne s’envole et n’infeste les arbres voisins. Si cet assainissement est effectué avant l’envol, il est efficace; après, il ne l’est pratiquement plus.
Dans les zones collinéennes à submontagnardes d’Europe centrale, les jeunes scolytes s’envolent généralement 6 à 10 semaines après la première infestation. Pendant cette période, l’épicéa ne présente guère de signes visibles: la couronne reste verte dans un premier temps, alors que le coléoptère commence à se développer sous l’écorce. Ce n’est que lorsque le phloème et les racines fines meurent et que l’approvisionnement en eau de la couronne s’effondre que des changements apparaissent dans le spectre de la couronne: la teneur en chlorophylle et en eau diminue, tandis que la température augmente. Ce sont précisément ces signaux que captent les systèmes de télédétection optique – et c’est là que réside leur limite fondamentale. En effet, les changements qu’ils peuvent mesurer n’apparaissent que lorsque le dépérissement est déjà bien avancé. La détection intervient donc généralement trop tard pour permettre un assainissement efficace (fig. 2).
Fig. 2. Aperçu schématique de la phénologie d’Ips typographus, de la physiologie de Picea abies, de la détection d’une infestation par des relevés terrestres (RT) et la télédétection (TD), ainsi que de l’efficacité des mesures d’assainissement au fil du temps. La ligne verticale rouge indique le moment crucial pour une gestion efficace des scolytes. Source: Kautz et al. (2024), modifié.
Du point de vue de la gestion, une infestation n’est considérée comme détectée à temps que si cela se produit avant l’envol des jeunes scolytes. De nombreuses études en télédétection utilisent le terme «détection précoce» (en anglais early detection ou green attack detection) de manière imprécise, ce qui a suscité des attentes démesurées. Seule la détection précoce, au sens d’une détection avant l’envol des jeunes scolytes, permet un assainissement efficace de l’arbre affecté.
Aucune méthode n’atteint le niveau de précision requis
Une méta-analyse (Kautz et al. 2024) a passé en revue 26 articles scientifiques publiés entre 2000 et 2022 et consacrés explicitement à la détection précoce des infestations par le typographe à l’aide de la télédétection. Les approches étudiées faisaient appel à des satellites (54 % des études), à des avions (23 %), à des drones (19 %) ainsi que, dans un cas, à des capteurs terrestres. Les systèmes multispectraux passifs constituaient la majorité des types de capteurs utilisés; les capteurs actifs, tels que le LIDAR et le radar, n’ont été utilisés que dans quatre études.
Les études ont évalué les performances de détection par télédétection à l’aide de deux questions simples: dans quelle mesure les infestations détectées par chaque méthode reflètent-elles réellement la réalité (taux de détection)? Et combien d’arbres infestés passent-ils inaperçus (taux d’erreur)?

Fig. 3. Des épicéas morts (gris), dépérissants (rouge-brun) et probablement aussi récemment infestés (qui n’ont pas encore changé de couleur) dans un foyer d’infestation du typographe. Photo: Valentin Queloz (WSL)
Les résultats sont systématiquement insuffisants. Dans les 17 études fournissant des données fiables, seuls environ 59% des arbres identifiés comme infestés l’étaient réellement, et seuls environ 63% des arbres infestés ont pu être détectés. Aucune approche n’a atteint simultanément, pour ces deux critères, le seuil de 80% fixé comme exigence minimale dans la pratique.
À titre de comparaison: lors d’inspections fréquentes et systématiques menées dans le peuplement, environ 91% des arbres identifiés comme infestés le sont effectivement, et environ 93% des arbres réellement infestés sont détectés.
Le constat concernant la rapidité de détection est encore plus grave: seules 5 des 26 études laissaient supposer que la détection avait eu lieu avant le départ des coléoptères. Dans la plupart des cas, elles n’ont permis d’identifier les arbres qu’à un stade où un assainissement efficace n’était plus possible, ce qui limite d’autant leur utilité pratique.
Pourquoi la télédétection atteint ses limites
Outre la réaction retardée des couronnes des épicéas, la couverture nuageuse constitue également un problème fondamental souvent sous-estimé. Les capteurs passifs – qui forment la majeure partie des systèmes utilisés – nécessitent un ciel dégagé. Dans les régions d’Europe centrale et septentrionale où prédomine l’épicéa, la couverture nuageuse moyenne pendant la période d’activité principale du typographe (d’avril à octobre) se situe entre 50 et 80%. Dans les moyennes montagnes d’Europe centrale, on ne compte donc en moyenne que 7 à 12 jours sans nuages par mois.
Dans des conditions météorologiques idéales, les satellites Sentinel-2 pourraient fournir une image tous les 5 jours; en cas de couverture nuageuse de 60 à 70%, cet intervalle passe en moyenne à 15 jours. C’est trop long pour intervenir à temps dans le court laps de temps qu’offre l’infestation par le typographe. Les capteurs actifs, tels que le radar ou le LIDAR, ne sont pas affectés par la présence de nuages et sont donc en principe mieux adaptés; cependant, ils n’ont jusqu’à présent guère fait l’objet d’études.
À cela s’ajoute le fait que la télédétection ne mesure que la perte de vitalité et non l’infestation par le scolyte. Le stress hydrique, les carences en nutriments ou les dommages causés à la couronne par les tempêtes ou le poids de la neige génèrent des signaux spectraux similaires à ceux d’une infestation récente par le typographe. Il est donc difficile d’établir une distinction claire. Ceci engendre, en particulier lors des années de sécheresse, des erreurs de classification susceptibles de mobiliser les capacités de contrôle et de saper la confiance dans la méthode.

Fig. 4. Les arbres d’hivernage en automne. Épicéas dépérissants (rouge-brun) au milieu d’un peuplement vert. Photo: Valentin Queloz (WSL)
Dans quels domaines la télédétection est-elle pertinente aujourd’hui?
Malgré ces limites, il existe des situations spécifiques dans lesquelles la télédétection apporte une réelle valeur ajoutée à la gestion des scolytes.
Les arbres d’hivernage constituent un cas d’application particulièrement prometteur: les scolytes qui se sont introduits dans ces arbres à la fin de l’été se développent à l’automne. En Europe centrale, ils hibernent généralement dans ces mêmes arbres, sans s’envoler à nouveau pour aller s’introduire ailleurs. Les traces de sciure, essentielles lors des contrôles sur le terrain, font alors défaut. Parallèlement, la couronne commence à changer de couleur. À partir de septembre/octobre, une fenêtre s’ouvre donc pour la télédétection: ces arbres peuvent être repérés pendant la saison hivernale et traités avant l’envol printanier.
De plus, la télédétection permet de localiser précisément les foyers d’infestation et ainsi d’orienter de manière ciblée les inspections sur le terrain. Étant donné que les infestations secondaires surviennent généralement dans un rayon de 100 à 300 mètres, les opérations de contrôle peuvent être concentrées sur une zone géographique délimitée, même si la détection intervient trop tard pour permettre un assainissement direct. La télédétection peut notamment venir en renfort des contrôles sur le terrain dans les peuplements difficiles d’accès ou exploités de manière extensive, où les inspections ne sont possibles que de manière limitée.
Enfin, la télédétection permet de fournir rapidement et à grande échelle des informations sur les épicéas renversés par le vent, qui constituent un milieu de reproduction potentiel pour le typographe et doivent donc être assainis dans les meilleurs délais.

Fig. 5. Drone en mission au-dessus d’un peuplement d’épicéas. Photo: Petra D’Odorico (WSL)
Conditions préalables pour de meilleurs systèmes
Pour qu’un système de détection précoce soit opérationnel, les conditions techniques suivantes sont essentielles: des capteurs sensibles aux variations de la partie supérieure de la couronne, dotés d’une résolution spatiale permettant de distinguer chaque couronne, ainsi que d’une fréquence d’acquisition de 1 à 3 jours. Les capteurs actifs, tels que les composants radar ou LIDAR, pourraient atténuer, au moins en partie, le problème posé par la couverture nuageuse pour les capteurs passifs. Leur efficacité pour la détection précoce des dégâts causés par les scolytes n’a toutefois pas encore été clairement démontrée. Par ailleurs, les algorithmes d’IA avancés issus de l’apprentissage automatique et de l’apprentissage profond offrent de plus en plus de possibilités pour une analyse détaillée des données de télédétection.
La limite biologique subsiste toutefois: les modifications de la couronne, qui indiquent de manière fiable une infestation par le typographe, n’apparaissent que lorsque les dommages causés au phloème sont déjà avancés – et il est alors trop tard pour un assainissement efficace de l’arbre concerné. Les progrès techniques peuvent atténuer ce problème fondamental, mais ils ne peuvent guère le résoudre.
Pour la pratique forestière

Fig. 6. Seuls des contrôles sur le terrain permettent de détecter les premiers signes d’infestation sur le tronc (sciure, gouttes de résine), ainsi que les changements de couleur à la base de la couronne. Photo: Felicitas Sander (FVA BW)
Dans la pratique, cela a une conséquence claire pour la gestion des scolytes: il n’est actuellement pas possible de détecter de manière fiable et précoce une infestation par le typographe uniquement par télédétection. Des rondes régulières et fréquentes sur le terrain restent la seule méthode fiable pour détecter à temps les arbres infestés. La télédétection peut compléter ces rondes dans certaines situations spécifiques, mais elle ne peut en aucun cas les remplacer:
- C’est en automne que la télédétection revêt le plus grand intérêt pratique pour la détection des arbres d’hivernage, lorsque les traces de sciure sont absentes et que la couronne commence à changer de couleur.
- Les foyers d’infestation détectés – même s’il est trop tard pour procéder à un assainissement direct – permettent de hiérarchiser géographiquement les contrôles sur le terrain lors de la saison suivante.
- La télédétection s’avère particulièrement utile sur les terrains difficiles d’accès ou dans les peuplements où les capacités de contrôle sont insuffisantes.
- Les valeurs précises publiées dans des études de télédétection doivent être considérées avec un regard critique: beaucoup se rapportent à des stades avancés d’infestation ou à de petits échantillons de validation et ne sont pas transposables aux conditions opérationnelles.
Traduction: zieltext.ch
Référence bibliographique
Kautz M., Feurer J., Adler P. (2024) Early detection of bark beetle (Ips typographus) infestations by remote sensing – A critical review of recent research. Forest Ecology and Management 556: 121595. doi.org/10.1016/j.foreco.2023.121595
