Influence des ongulés sauvages sur la régénération de la forêt suisse

La discussion des dégâts du gibier échauffe les esprits depuis plusieurs générations de chasseurs et de forestiers. Du fait de la recolonisation du cerf dans de nombreuses parties de la Suisse, ce thème gagne à nouveau en actualité depuis quelques années. Cependant, qu’en est-il de l’influence du chevreuil, du chamois et du cerf sur la forêt suisse ?

Les jeunes pousses et les bourgeons des petits arbres figurent depuis toujours dans le régime alimentaire des chevreuils, des chamois et des cerfs. Ces animaux sont dépendants de ces sources de nourriture et peuvent ainsi influencer négativement la régénération naturelle des forêts (fig. 1). C’est pourquoi les cantons ainsi que l'Inventaire forestier national (IFN) procèdent régulièrement à des relevés du taux d’abroutissement et de l’influence de celui-ci.

Les forêts exerçant une protection contre les chutes de pierres, les avalanches ou les glissements de terrain sont particulièrement sensibles; un ralentissement de la régénération ou même la perte de certaines essences peuvent y provoquer de gros problèmes et nécessiter la réalisation de coûteuses mesures (techniques) de remplacement. Si le choix des essences est limité par la nature, comme par exemple en forêt de montagne, la perte d’une essence est d’autant plus dommageable. Mais les dégâts du gibier prennent aussi une importance croissante dans l’ensemble des forêts.

Base de discussion objective

Les dégâts du gibier prennent une importance croissante dans l’ensemble des forêts. Les propriétaires subissent une limitation des options sylvicoles et les chercheurs rappellent l’importance d’une large palette d’essences pour la biodiversité, la stabilité et la capacité d’adaptation de nos forêts face aux changements climatiques. Ces discussions sont encore attisées par la recolonisation, par le cerf, de plusieurs régions de Suisse.

Avec la vue d’ensemble nationale présentée ici,le groupe de travail Forêt et faune sauvage de la Société forestière suisse souhaite fournir une base de discussion objective sur cette thématique forêt-gibier et fournir des impulsions pour de futurs points forts de développement dans le domaine sylvicole. Le gibier peut exercer des influences très diverses sur la forêt. La vue d’ensemble se limite cependant à l’abroutissement, tout en reconnaissant l’importance des dégâts de frayure et d’écorçage.

Une vue d’ensemble nationale est-elle possible ?

Pour obtenir une vue d’ensemble nationale, le principal défi consiste à synthétiser des bases de données très différentes. Selon les structures et les intérêts existants, chaque canton a développé sa propre méthode pour évaluer les effets du gibier sur le rajeunissement de la forêt. Les différentes méthodes ont été utilisées à des années différentes et avec des standards de qualité différents (fig. 2).

La plupart des cantons ont réalisé des relevés par taxation d’expert de l’influence du gibier, en se basant sur des estimations grossières ou des listes de contrôle, des enclos témoins (fig. 3), des surfaces indicatrices ou d’autres moyens. Quelques cantons basent leur évaluation sur des relevés systématiques du taux d’abroutissement dans des surfaces indicatrices ou sur un réseau de placettes. Même si toutes les données compilées ne répondent pas à un standard scientifique, elles constituent une base pour les négociations dans le domaine forêt-gibier dans les divers cantons

L’abroutissement évalué par les forestiers

L’influence de l’abroutissement a été évaluée au moyen de l’expertise effectuée par les gardes forestiers sur 65% de la surface forestière suisse, répartis dans 17 cantons. La qualité de ces relevés est très variable, allant d’une évaluation purement estimative par les forestiers jusqu’à une taxation systématique selon des directives claires, parfois en combinaison avec des placettes d’inventaire et des expérimentations basées sur des enclos témoins.

En général, les surfaces sont réparties dans l’une des trois catégories suivantes, selon le système des «feux de signalisation»:

  • Classe d’influence 1 (en vert) : influence de l’abroutissement inexistante ou faible
  • Classe d’influence 2 (en jaune) : selon le canton: influence de l’abroutissement peu claire, tolérable du point de vue sylvicole, voire disparition d’une essence
  • Classe d’influence 3 (en rouge) : influence de l’abroutissement élevée ou intolérable du point de vue sylvicole.

D’après cette classification, 68% des surfaces forestières évaluées par taxation d’expert en Suisse se trouvent dans la classe 1, 27% dans la classe 2 et 5% dans la classe 3 (fig. 4). Dans les cantons qui ne distinguent que deux classes, la classe supérieure a été attribuée de manière prudente à cette classe d’influence 2.

Des différences très marquées apparaissent entre les cantons (tab. 1). Sur Genève par exemple, 70% de la surface forestière est dans la classe d’influence 2 et 30% dans la classe d’influence 3. A l’inverse, dans le canton du Jura, l’influence du gibier est faible (100% en classe d’influence 1). Dans 10 des 17 cantons avec une taxation d’expert, plus de 25% de la surface des forêts est attribuée aux classes d’influence 2 et 3. Il faut cependant relever que la classe 2 ne possède pas les mêmes caractéristiques dans tous les cantons.

Là où des données sont disponibles pour de plus petites entités, par exemple des zones de gestion du gibier ou des arrondissements forestiers, on voit apparaître les différences régionales à l’intérieur même des cantons. Plus les entités sont petites, plus les différences sont importantes. Ainsi dans le canton de Berne (fig. 5), 11% de la surface forestière se trouvent en classe d’influence 3 (tab. 1). Dans 3 des 18 zones de gestion du gibier, cette part varie entre 30 et 50%. Le seuil stratégique selon l’Aide à l’exécution Forêt et gibier est dépassé dans six zones de gestion du gibier.

Relevé de l’abroutissement au moyen d’inventaires

Outre les taxations de l’influence du gibier par des experts, l’abroutissement est relevé au moyen d’inventaires qui permettent de calculer le taux d’abroutissement. Celui-ci est défini comme le rapport entre le nombre de jeunes arbres abroutis et la totalité des jeunes arbres présents dans le rajeunissement. Généralement, les relevés portent uniquement sur la pousse terminale de l’année précédente (dans le cadre de l’Inventaire forestier national – IFN) ou de l’année en cours (dans le cas de surfaces indicatrices).

Pour pouvoir évaluer l’influence de l’abroutissement à partir de la mesure objective et reproductible du taux d’abroutissement, il est nécessaire de définir quel niveau d’abroutissement exerce une influence significative pour chaque essence et chaque station. En Suisse, les valeurs limites de taux d’abroutissement admissible selon K. Eiberle sont utilisées dans ce but.

Il faut mentionner qu’il n’est pas possible de postuler une relation linéaire entre le taux d’abroutissement et l’installation de la régénération naturelle. La capacité de réaction des jeunes arbres à la suite d’un abroutissement est souvent meilleure dans des bonnes conditions de croissance (fig. 6) que lorsqu’elles sont mauvaises. Ce facteur doit être pris en considération lors de l’évaluation de l’influence de l’abroutissement sur la base du taux d’abroutissement.


a) Taux d’abroutissement selon l’IFN

L’analyse des relevés IFN 2009–2013 donne une vue d’ensemble objective à l’échelle de la Suisse des taux d’abroutissement par essence, selon l’étage de végétation et la région. De façon générale, les effets les plus négatifs de l’abroutissement excessif sont observés sur le chêne à l’étage collinéen, sur le sapin à l’étage montagnard et sur l’érable et le sorbier des oiseleurs à l’étage subalpin (fig. 7). Les taux d’abroutissement de l’IFN y sont supérieurs ou à un niveau proche des valeurs limites adaptées selon l‘étage de végétation.

Pour le sapin, c’est le cas dans toutes les régions à l’exception du sud des Alpes. Pour le chêne, le taux d’abroutissement est particulièrement élevé dans le Jura et sur le Plateau, soit son aire de répartition principale. L’érable sycomore est fortement abrouti dans toutes les régions, le sud-est des Alpes se signalant par son taux très élevé. La pression de l’abroutissement sur le sorbier des oiseleurs – connu pour être particulièrement apprécié par le chevreuil, le chamois et le cerf – est élevée dans toutes les régions. C’est notamment le cas à l’étage subalpin, où le sorbier des oiseleurs joue un rôle important pour la forêt protectrice dans différentes associations végétales.

Il est frappant de constater qu’aucune région ni aucun étage de végétation ne se distingue par un taux d’abroutissement particulièrement élevé pour l’ensemble des essences. A l’époque, l’IFN 1983/85 mettait en évidence un gradient est-ouest clair, avec un fort abroutissement à l’est du pays.


b) Taux d’abroutissement par échantillonnage

Les cantons d’Appenzell Rhodes-Intérieures, Appenzell Rhodes-Extérieures, Fribourg et Neuchâtel effectuent un relevé de l’abroutissement sur un réseau systématique de placettes d’échantillonnage couvrant la totalité du territoire (voir fig. 2). Dans le canton d’Appenzell Rhodes-Intérieures, les taux d’abroutissement de l’épicéa, du sapin et du frêne sont proches des valeurs limites. En Appenzell Rhodes-Extérieures, les valeurs limites sont dépassées dans tout le canton pour le sapin, et dans l’arrière-pays pour l’érable sycomore; le taux du hêtre est proche de la valeur limite dans tout le canton. Dans le canton de Neuchâtel, c’est pour le sapin et le chêne que le taux d’abroutissement est particulièrement élevé. Dans le canton de Fribourg, l’inventaire cantonal montre que sur environ deux tiers du territoire au moins une essence dépasse la valeur limite ou plusieurs essences en sont proches.


c) Taux d’abroutissement sur des surfaces indicatrices

Au lieu de répartir systématiquement les placettes sur l’ensemble d’un canton, ces dernières peuvent être concentrées en des endroits choisis, appelées surfaces indicatrices. Au niveau suisse, plus de 250 de ces surfaces sont réparties dans 17 cantons et font l’objet d’un relevé annuel ou biennal. La méthode de relevés est partout la même, mais les critères de choix des surfaces varient. Elles ont fréquemment été placées dans des régions jugées problématiques ou critiques par des experts. Il est de ce fait difficile d’extrapoler les résultats des surfaces indicatrices pour des territoires plus vastes. Cependant, ces surfaces sont précieuses en complément des taxations d’expert et pour montrer l’évolution dans le temps de l’abroutissement des différentes essences.

Conclusion

Sur les deux tiers de la surface forestière suisse avec taxation d’expert, l’influence de l’abroutissement du chevreuil, du chamois et du cerf sur le rajeunissement peut être jugée insignifiante. Ce constat peut paraître positif, mais attention :

    • Sur un tiers de la surface forestière examinée (env. 250'000 ha) l’influence de la faune sauvage sur le rajeunissement est un thème important.
    • Les situations problématiques sur de petites surfaces ne sont pas visibles dans une vue d’ensemble, mais peuvent néanmoins avoir une grande importance à l’échelle régionale (p.ex. en forêt protectrice).
    • La disparition totale d’une essence passe inaperçue : si une essence disparaît totalement en raison de l’abroutissement, aucun taux d’abroutissement ne peut être calculé, et une taxation d’expert est difficile sans des enclos témoins.
    • Les essences rares, qui sont souvent appréciées par les ongulés sauvages – comme p.ex. l’if – ne peuvent pas être analysées sur la base d’inventaires cantonaux ou à l’échelle suisse.
    • Les différentes essences font partie de la biodiversité forestière au même titre que le chevreuil, le cerf, le chamois, le loup et le lynx.
    • Le sapin et le chêne subissent une très forte pression d’abroutissement au niveau suisse, des difficultés de régénération dues à l’abroutissement sont à escompter à tout le moins pour ces essences.
    • Le sapin est la troisième essence la plus répandue en Suisse, et elle revêt une importance particulière pour la stabilité de nos forêts en raison de son enracinement profond.
    • Dans le contexte du changement climatique, le chêne est aussi irremplaçable dans son aire de répartition que l’est le sapin dans de nombreuses forêts protectrices.
    • L’érable et le sorbier des oiseleurs sont particulièrement touchés à l’étage subalpin, soit dans des forêts où le rajeunissement est par ailleurs limité à quelques essences et croît lentement en raison des conditions climatiques.

      Mesures d’harmonisation indispensables pour l’avenir

      Une évaluation largement admise de l’influence de l’abroutissement sur le rajeunissement est une base de discussion importante. La présente vue d’ensemble vient combler un vide au niveau national. Il s’avère que des relevés systématiques de l’abroutissement (IFN, inventaire cantonal, surfaces indicatrices) constituent une base précieuse, mais qu’ils ne sauraient remplacer la taxation de l’influence de la faune sauvage faite par les forestiers. Ils sont plutôt un complément important et sont à interpréter à la lumière des connaissances locales des forestiers.

      La diversité actuelle des méthodes complique une comparaison entre cantons ou entre régions. Comme le gibier se déplace indépendamment des limites politiques, il serait important d’avoir un relevé d’expert qui soit unifié et largement reconnu au niveau suisse, ainsi qu’une subdivision du territoire forestier en unités de taxation, telles que des zones de gestion du gibier, basée sur des critères homogènes.

      Même les meilleurs relevés resteront à jamais insuffisants à eux seuls. Les problèmes d’abroutissement ne pourront être résolus en forêt qu’a condition:

      • que les forestiers et les chasseurs dialoguent dans un esprit d’ouverture, se respectent mutuellement et soient prêts à explorer ensemble des chemins nouveaux;
      • que des objectifs communs pour le développement de la forêt et de l’habitat de la faune sauvage soient définis;
      • que des formes appropriées de collaborations soient mises en place afin de permettre aux acteurs concernés de résoudre les problèmes à l’échelle régionale.


      • Traduction: François Bossel et Olivier Schneider

      • Le texte original a été publié en allemand dans le Journal forestier suisse.

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