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Auteur(s): Christine Sanchez (Forêt Wallonne)
Rédaction: WSL, Suisse
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La transformation des pessières

La transformation des forêts pures artificielles d'épicéa sur les sites naturellement dominés par des feuillus a été à l’origine du projet européen Conforest, dont les objectifs ont été d’explorer les méthodes possibles et d’évaluer les conséquences de la transformation des pessières.

Transformation d'une pessière
Figure 1 - La transformation des futaies régulières en futaies irrégulières répond à une demande sociétale. Photo: Forêt Wallonne
 

Le projet européen «Conforest» a été lancé en 2001 par le European Forest Institute (EFI). Son but est d’explorer les méthodes possibles et les conséquences de la transformation des forêts d’épicéa commun (Picea abies) situées en dehors de leur aire naturelle. Ses principales activités sont de coordonner des recherches menées par vingt-sept centres de recherches (instituts ou universités) répartis dans dix-huit pays européens. Depuis 2004, les recherches ont été étendues également vers d’autres essences résineuses. Cet article dresse un état des lieux des activités du projet et en présente les principaux résultats.

Trouver la bonne réponse à la problématique des monocultures d’épicéa

La distribution actuelle de l’épicéa en Europe est sans commune mesure avec son aire de distribution naturelle, nettement plus petite. Les gestionnaires forestiers ont commencé à constater dans ces pessières artificielles des dégâts occasionnés par les tempêtes, la neige, les champignons ou la dégradation des sols, plus souvent que dans des forêts présentant des essences mieux adaptées aux conditions locales. À ces effets négatifs, devenus de plus en plus prononcés dans certaines conditions, s’est ajoutée l’amélioration de l’attractivité des espèces feuillues.

Les réponses à ces changements et perturbations biotiques et abiotiques ont parfois été, ces dernières années, de procéder à des coupes extraordinaires «de sauvetage», à grande échelle, dans les peuplements résineux purs et équiennes. Dans certaines régions en Europe, l’impact de ces coupes est si important qu’elles affectent la stabilité et la résilience des peuplements. Les effets négatifs liés à la dégradation des sols menacent l’utilisation continue et multifonctionnelle de la forêt. Ils peuvent aussi influencer les aspects paysagers et le développement durable de certaines zones rurales.

Les conditions actuelles des forêts d’Europe ont conduit les gestionnaires forestiers à reconstruire des forêts plus stables et plus résilientes. Dans beaucoup de cas, une amélioration peut être obtenue grâce à une composition en essences plus proche de la nature, c’est-à-dire plus proche de la végétation potentielle naturelle de la station.

   
Distribution actuelle et naturelle de l'épicéa

 
Figure 2 - Distribution actuelle (à gauche) et naturelle (à droite) de l’épicéa commun en Europe. La distribution actuelle est bien plus étendue que la distribution naturelle. Cliquer pour agrandir. Infographie: Forêt Wallonne  
   

Un peu de vocabulaire…

Dans le cadre du projet Conforest, le terme français «transformation» est employé pour signifier l’introduction d’autres essences et/ou le changement progressif de la structure verticale des peuplements. Il s’agit d’un processus qui vise à réduire les risques de dégâts et à améliorer la durabilité des forêts et leur multifonctionnalité. Le terme équivalent en anglais est «conversion».

Dans la littérature forestière francophone, les définitions suivantes sont préconisées:

Transformation : modification de la composition d’un peuplement forestier par substitution d’essence, avec ou sans changement de structure. Synonyme : substitution d’essence.

Conversion : traitement transitoire qui consiste à passer d’un régime à un autre, notamment du régime du taillis simple ou du taillis-sous-futaie au régime de la futaie, sans changer d’essence. Le temps nécessaire à l’obtention de la futaie sur toute la surface de la série ou de la forêt traitée détermine la durée de conversion.

Irrégularisée : se dit de la structure d’un peuplement forestier ayant évolué, naturellement ou artificiellement, d’une structure régulière vers une structure irrégulière.

Extrait du Vocabulaire forestier (Bastien et Gauberville, 2011).

Les objectifs du projet ConForest

Huit groupes de travail de l’EFI ont abordé la problématique des pessières en Europe, non pas dans le but d’engager un combat contre les pessières pures, mais pour évaluer la situation actuelle et discuter des problèmes, dangers et solutions pour restaurer et améliorer ces écosystèmes forestiers.

Le groupe de travail consacré aux stratégies sylvicoles de la transformation a compilé ses résultats sous forme d’un catalogue d’expériences. Ce dernier reprend les différentes stratégies de transformation des peuplements résineux artificiels en prenant en compte les aspects écologiques, techniques et socio-économiques et plus précisément les situations de neuf pays européens (Allemagne, Autriche, Danemark, France, Royaume-Uni, Pologne, Slovaquie, Suède et Tchéquie).

Dans la plupart des pays, les pessières pures sont considérées comme des peuplements clairement instables, en particulier vis-à-vis des risques liés aux tempêtes et aux scolytes. La transformation vers des peuplements mélangés ou à structure irrégulière est supposée améliorer la stabilité. Certains pays (France, Royaume-Uni et Autriche) se focalisent sur les peuplements situés sur des sols qui ne conviennent pas à l’épicéa, et pour lesquels une priorité est mise sur la transformation. Dans d’autres pays (Allemagne, Pologne, Slovaquie et Tchéquie), toutes les pessières pures doivent être transformées pour améliorer la stabilité, même sur des sols appropriés, profonds et bien drainés.

Les stratégies sylvicoles peuvent être regroupées en trois groupes en fonction de l’objectif principal de la transformation (figure 3):

 
Stratégies sylvicoles pour une transformation
Figure 3 - Représentation schématique des différents groupes de stratégies sylvicoles pour la transformation d’une pessière équienne:

1. Transformation simple, par mise à blanc.
2. Exemple de stratégie sylvicole du groupe «couvert continu», la transformation par groupe.
3. Exemple de stratégie sylvicole du groupe «modification de structure».
4. Cas d’une pessière homogène ne subissant aucune intervention (réserve naturelle, par exemple). Il est intéressant de relever que sans intervention, le peuplement s’irrégularise naturellement mais les récoltes sont perdues. Infographie: Forêt Wallonne

 

1) Transformation simple

La transformation simple implique une mise à blanc du peuplement suivie de la plantation d’une ou plusieurs espèces excluant l’épicéa (ou, dans certains sites, recours à la régénération naturelle avec plantations localisées pour la compléter). Cette méthode permet une transformation rapide vers un peuplement mélangé avec cependant peu d’augmentation de la diversité structurelle. Il s’agit de la méthode la plus répandue en Europe pour plusieurs raisons :

  • les peuplements instables à risque très élevé de chablis (à transformer en priorité) ou les peuplements ayant déjà fait l’objet de chablis ne peuvent pas être transformés autrement. Ce phénomène concerne une très large zone en Europe : au Danemark, au Royaume-Uni, en Irlande et en Suède, les gestionnaires sont souvent obligés d’utiliser cette méthode.
  • il s’agit d’une méthode simple, applicable même par des petits propriétaires, et employant des techniques d’exploitation faciles à mettre en œuvre.
2) Couvert continu

La transformation selon un schéma de couvert continu permet une transformation progressive vers un mélange d’essences avec l’obligation de maintenir le couvert (et en particulier de la strate arborescente du peuplement) et d’irrégulariser le peuplement. Les méthodes de régénération sont la plantation sous-couvert ou la régénération naturelle. De nombreuses techniques de coupe existent et peuvent être classées en fonction de la qualité de l’abri qu’elles fournissent au sein du peuplement restant sur pied et de leur tendance à générer une structure irrégulière.

Les coupes par bandes et par trouées fournissent le moins d’abri et de couverture, alors que les coupes de régénération, les coupes en groupes et l’exploitation par dimension cible augmentent considérablement l’abri et la couverture du peuplement resté sur pied. La coupe sélective fournit la meilleure qualité d’abri et de couvert permanent. Mis à part les avantages propres aux méthodes impliquant un couvert continu, ce type de transformation est particulièrement adapté aux essences sensibles telles que le hêtre (Fagus sylvatica) et le sapin pectiné (Abies alba). Elle a l’avantage de permettre l’utilisation aisée de la régénération naturelle. Cette méthode est surtout développée en Allemagne.

3) Modification de structure

La transformation basée sur la modification de structure est un cas particulier de la méthode précédente. Il s’agit d’une transformation progressive en se focalisant sur la sélection individuelle d’arbre ou de groupes d’arbres. Seules les coupes sélectives pied par pied ou par groupe peuvent être appliquées dans ce cas de transformation. Les conditions nécessaires à l’application de cette méthode sont une stabilité au vent suffisante, un traitement cohérent sur plusieurs décennies et des gestionnaires formés et déterminés.

Conclusions et perspectives

Pessière transformée
Figure 4 - Plantation de hêtre par bande sous couvert d’épicéa. Photo: Forêt Wallonne

Toutes les méthodes de transformation abordées par le groupe de travail sylviculture impliquent un investissement à long terme et présentent par conséquent un fardeau financier pour le propriétaire dans le court terme. Malgré les expériences menées dans de nombreux pays, il reste un besoin de développer des stratégies sylvicoles plus simples et plus rentables. Cette condition est essentielle pour appliquer, à grande échelle, dans le futur, des stratégies sylvicoles inspirées de la méthode à couvert continu.

Lors de la réalisation du catalogue d’expériences sylvicoles, il est apparu évident que, dans la plupart des pays, les méthodes prouvées et établies font défaut.

Comme la productivité de ces forêts est généralement haute, notamment grâce à la mécanisation forestière qui permet de soutenir une gestion intensive, ces sites font l’objet d’intérêts conflictuels. C’est pourquoi il est essentiel de traiter le sujet de la transformation sous différents angles, représentés par plusieurs disciplines.

L’épicéa commun est une des essences les plus répandues et économiquement importantes en Europe et il est clair que toutes les monocultures d’épicéa ne pourront pas être abandonnées ou transformées notamment pour des raisons économiques à court terme. Cependant, le changement d’approche dans la gestion de ces pessières devient indispensable pour des raisons de stabilité et de santé des peuplements. Une chose est certaine: une gestion durable future doit davantage prendre en compte les aspects relatifs au risque.


  • Cette contribution a été réalisée en collaboration avec Forêt Wallonne.

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Contact

  • Christine Sanchez
  • Forêt Wallonne asbl
    Rue Nanon, 98
    B-5000 Namur
  • Belgique
  • E-mail:  c.sanchez @ foretwallonne.be

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