Article(s)

Auteur(s): Jean-Philippe Schütz, Ernst Gehri (ETHZ)
Rédaction: WSL, Suisse
Commentaires: Cet article a reçu 0 commentaires
Évaluation: A mes favoris Aperçu avant impression 91.091.091.091.091.0 (11)

Produire des gros bois n’est pas encore un concept révolu

Quand on considère les questions de technique de récolte et notamment le rapport volume / nombre de pièces, ainsi que la transformation jusqu’aux produits finis, les gros bois gardent tous leurs avantages. Dans cette perspective il est erroné de vouloir raccourcir la durée des concepts de production.

Starkholzernte
Fig. 1 - Le rapport volume / nombre de pièces est un argument en faveur de la production de gros bois, au même titre que nos traditions sylvicoles bien éprouvées.
Photo: Christoph Schwyzer
 
Moderne Sägeeinheit für Starkholz
Fig. 2 - Unité de scierie moderne pour les gros bois. Maison Echtle à Nordrach en Forêt Noire moyenne.

L’amélioration de la production proposée par Schädelin, et qui associe la sélection phénotypique et l’application de soins culturaux, favorise le grossissement et implique d’obtenir des bois de larges dimensions. Cette pratique sylvicole domine en Europe et particulièrement en Suisse depuis plus de 60 années.

Elle se justifie par les conditions de station et de climat en Europe moyenne tempérée qui conditionnent la production forestière et favorisent la production de larges dimensions. Les arbres continuent en effet de pousser sans pertes qualitatives substantielles jusqu’à un âge avancé. C’est exactement pourquoi nos forêts contiennent aujourd’hui une proportion élevée de gros bois. Une étude faite en 2000 montre que pour l’épicéa la part des gros bois s’élève à 56 %. Des résultats identiques sont rapportés pour le Bade-Wurtemberg. En forêt jardinée la différence est plus flagrante encore, où les gros bois de bonne qualité représentent à 75 à 80 % du volume.

Dans de telles conditions, pourquoi faudrait-il vouloir produire des bois de faibles dimensions ? Un tel changement demanderait des décennies. Il apparaît plus raisonnable d’utiliser le bois à disposition en adaptant la technique de transformation.

L’industrie de la première transformation du bois, c’est-à-dire les scieries, est certes soumise à une concurrence internationale et doit donc diminuer ses frais de production. Cela est rendu possible notamment par les profileurs (ou canters), qui permettent d’augmenter substantiellement les cadences de sciage. Comparées à des machines modernes, les différences entre scies alternatives multiples, scies à ruban et profileurs ne sont cependant plus si grandes (fig. 2). La scie à ruban s’avère parfois préférable en cas d’automatisation du tri qualitatif. Une fois équipée d’une bonne technique d’avancement, même la scie alternative multiple peut rester intéressante. De surcroît il existe des profileurs pour des grosseurs jusqu’à 90 cm. Et le progrès technique n’est pas fini. Il évolue plus rapidement que le système de production biologique ne s’adapte.

Gros bois: Bois rond d’un diamètre supérieur à 40 cm.

Rapport volume / nombre de pièces: Le temps de transformation par unité de volume (m3) diminue lorsque le volume du tronc transformé augmente.

La globalisation

Elle modifie les conditions cadre de la transformation du bois. Aujourd’hui la production de certains produits associés tels que les papiers ou les panneaux de particules a tendance à être déplacée au sud pour des raisons économiques et environnementales. Une des dernières usines de papier en France a récemment transféré son approvisionnement de pâte entièrement sur la cellulose provenant de plantations d’eucalyptus d’Amérique du Sud. Par ailleurs, l’utilisation de bois énergie a pris beaucoup d’importance et pourrait supplanter peu à peu les assortiments usuels de bois d’industrie. Il apparaît évident que la production de bois de qualité tout-venant dans les pays aux coûts de production élevés (salaires, transports, terrains) et donc fixes ne peut résister à la concurrences de pays de plus bas niveau. Il convient plutôt de tendre à produire des produits semi-finis ou finis innovants, comprenant une part importante de valeur ajoutée.

Finalement dans le secteur de la construction le bois est à même de remplacer des matériaux dispendieux en énergie ainsi que des carburants fossiles. Dans la construction de maisons le bois peut prolonger substantiellement (d’environ 100 ans) la durée de soustraction du carbone, ce qui est considérablement plus élevé que d’autres produits du bois à plus courte durée d’utilisation. Dans la lutte sur la protection du climat, il conviendrait donc d’utiliser le plus de bois possible dans la construction. Ici le potentiel de substitution est encore loin d’être utilisé. De surcroît il faut tenir compte du fait que les assortiments de bois peuvent être réutilisés en cascade, pour autant que soit résolu le recyclage de produits toxiques provenant par exemple des colles. De nouvelles formes de bois reconstitué en panneaux chevillés et donc sans colles s’avère déjà réalisables (fig. 3).

Alternatives à la production de produits de masse

Das Konzept des 100% Naturhausbaus
Fig. 3 - Concept de la maison parfaitement écologique sans clous ni colles, constituée de panneaux chevillés. Maison Thoma, Autrich.

 
mit Eschenholz verstärkter Brettschichtträger aus Fichte
Fig. 4 - En renforçant localement par du frêne certaines parties de poutres lamellées-collées d’épicéa, on réduit les sections d’environ 30 % pour les mêmes prestations. Produit par la maison Neue Holzbau à Lungern.
 
Prototyp einer Furnierschichtplatte aus Buche
Fig. 5 - Prototype d’un panneau contre-plaqué de hêtre.

Le domaine des matériaux de construction dispose encore d’un large potentiel. Au bois massif seront substitués les produits de bois reconstitué. Des produits innovants tels que les poutres lamellées-collées de haute qualité peuvent trouver de multiples utilisations. En se basant sur un tri qualitatif et sur l’utilisation d’espèces de bois jusqu’alors inusitées (frêne, hêtre, chêne, châtaignier, robinier) dans les parties fortement sollicitées, par exemple aux nœuds des fermages (voire pour des poutres entières) on pourra créer des constructions plus élégantes, plus filiformes et de plus grandes portées (fig. 4). Des lamellés-collés de formes courbes permettent de répondre aux vœux d’une architecture innovante et moderne.

Pour produire de tels matériaux, la qualité des grumes est beaucoup plus importante que leur grosseur. De plus, comme les propriétés technologiques du bois adulte, majoritaire dans les gros bois, est nettement supérieure à celles du bois juvénile, la production de produits de haute valeur favorise des alternatives à la production de masse. Le tri qualitatif devrait se réaliser sur l’ensemble de la chaine de production depuis le parterre de coupe jusqu’à la scierie en passant par le parc à grumes. Pour cela de nouvelles techniques de tri, notamment par ultrasons, peuvent être utilisées avantageusement.

Il y a du potentiel encore inexploité également pour les matériaux de revêtement intérieur. Des panneaux lamellés-feuilletés (Type Kerto) en bois de feuillus (par exemple de hêtre) s’avèrent nettement plus résistants que les panneaux de particules classiques. Ils sont même plus résistants que le bois massif car le contreplacage homogénéise favorablement le produit. De surcroît la transformation des grumes par déroulage s’avère très rationnelle et nettement plus efficiente que celle des profileurs. L’efficience augmente avec la grosseur des bois. Par rapport à l’épicéa, l’utilisation du hêtre accroît considérablement les performances technologiques, comme le démontrent des essais effectués à la chaire de construction en bois de l’ETHZ (Prof. E. Gehri) (fig. 5). De tels panneaux peuvent être produits par déroulage de bois de hêtre de qualité moyenne.

Conséquences sylvicoles

Plutôt que de produire des assortiments de faibles dimensions, il serait préférable de viser des produits innovants provenant de gros bois de bonne qualité et de renforcer le secteur du bois énergie. Ces deux domaines sont parfaitement complémentaires et ne demandent en outre aucune modification notable des concepts de sylviculture utilisés jusqu’à présent. Il n’y a pas non plus d’incompatibilités avec la production de forêts irrégulières et mélangées.

Cela ne signifie cependant pas que tout doit rester comme avant. Par rapport à la sylviculture d’amélioration de qualité proposée par Schädelin, où l’amélioration porte sur l’ensemble du peuplement, l’amélioration qualitative par les soins culturaux portera à l’avenir sur un nombre suffisant de tiges d’avenir. Pour tous les arbres entre-deux qui ont une fonction d’entourage et d’accompagnement et qui fournissent du bois-énergie, il n’est pas nécessaire de pratiquer des interventions de qualification. Une telle sylviculture dite situative dans l’esprit de la concentration sur l’essentiel permet des interventions culturales efficientes et peu coûteuses selon les principes des rationalisations biologiques (Schütz, 2000).


Traduction: Michèle Kaennel Dobbertin (WSL
)

Cette contribution a été réalisée en collaboration avec le périodique La Forêt. La Forêt

Télécharger

Contact

  • Jean-Philippe Schütz
    Prof. em. Dr.
    Brüggliäcker 37
    CH-8050 Zürich
    Tél. +41 44 321 19 89
    e-mail: jph.s @ bluewin.ch