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Auteur(s): Jean-Philippe Mayland (CEFOR), Pascal Junod (arrondissement forestier de Boudry)
Rédaction: WSL, Suisse
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Produire d’emblée de la qualité

L’initiative de professionnels curieux et avisés ouvre des perspectives nouvelles sur le potentiel que représente la culture de spécialités comme le noyer ou des variétés de fruitiers sauvages, même greffés. En s’y prenant à temps, il est tout à fait possible d’obtenir des sujets présentant un axe apical dominant laissant présager l’émergence de billes de pied de grande qualité.

Noyer de provenance himalayenne
Fig. 1 - Superbe noyer de provenance himalayenne; âge: 26 ans; dhp en 2007: 32,2 cm; dhp en 2010: 36,7 cm; hauteur en 2010: 19 m.
Photo: M. Küng
 
Grafique
Fig. 2 - Relation entre diamètre, âge et provenance (surface d’essai d’Obfelden, H. Lüthy). Cliquer pour agrandir.

En automne 2010, quinze membres de la Communauté du peuplier et des feuillus précieux (CPP) se sont rendus en Suisse orientale et en Allemagne voisine pour suivre un cours de deux jours sur quelques essences de bois précieux, les moyens et les méthodes utilisés pour leur culture.

Produire d’emblée de la qualité, c’est là l’ambition déclarée du cours de formation tenu les 29 et 30 septembre 2010. Réunis sous l’égide de la Communauté du peuplier et des feuillus précieux (CPP), les quinze participants ont apprécié l’importance du choix des provenances, notamment pour le noyer, les possibilités de culture de fruitiers sauvages comme le pommier ou le poirier sur d’anciennes terres agricoles et la nécessité de former un houppier large et équilibré pour produire une bille de pied de qualité. Nous avons aussi compris qu’il s’agit de dégager précocement tout feuillu précieux installé dans une régénération naturelle, faute de quoi il est inexorablement étouffé par des essences plus dominantes comme le hêtre ou le frêne. La conséquence en est un appauvrissement regrettable de la palette des essences.

Le noyer ne produit pas que des fruits

La consommation suisse de bois de noyer se situe actuellement à 15 000 m3/an, une quantité que nous ne parvenons nullement à satisfaire en Suisse. D’autre part, le noyer a été introduit sur le Plateau suisse par les Romains essentiellement pour produire des noix. C’est pourquoi la sélection s’est faite en fonction de sa production fruitière et non des qualités de son bois. Nous avons aussi constaté la grande différence d’allure entre les noyers fruitiers indigènes par rapport à des provenances autochtones du Cachemire, du Pakistan ou de l’Inde.

Les provenances plantées entre 1984 et 1988 sur la surface d’essai d’Obfelden par l’ETHZ présentent toutes un port élancé avec un axe apical bien dominant (Fig. 1). Les meilleures provenances (Manshi et Dachigam) en arrivent à une bille de pied de 6 à 7 m sans branches avec des dhp de 23 à 28 cm après seulement vingt-cinq ans (Fig. 2). On constate aussi que les provenances autochtones ont des houppiers moins larges que nos noyers indigènes et des branches plutôt orientées vers le haut.

La qualité observée, en tout point remarquable, ne s’obtient cependant pas sans investissements suivis. Après enlèvement de la clôture et des soins culturaux intensifs durant les premières années, les interventions se succèdent en principe tous les trois ans de manière ciblée avec un premier élagage à l’âge de 9 ans. Pour ce faire, le responsable de l’essai, Hansjörg Lüthy, recommande l’usage d’une scie à main d’une marque suisse connue pour garantir une bonne qualité de coupe et éviter tout arrachage. Il faut éviter de scier des branches de plus de 4 cm de grosseur sur écorce et procéder en période de végétation (juin). Cette opération doit se renouveler jusqu’à l’obtention d’une bille de pied de 6 à 8 m en veillant à maintenir au moins un houppier comprenant la moitié de la hauteur totale de l’arbre. Parallèlement, il convient de dégager le houppier de toute concurrence. En phase d’installation cependant, le noyer supporte avantageusement un léger couvert, ce qui est attesté par le recrû naturel très prometteur observé à proximité des placettes d’essai.

Réserves forestières à interventions particulières: chance pour la production de qualité

C’est ce que nous démontre Ruedi Lengweiler dans la réserve forestière de la chartreuse d’Ittingen, près de Frauenfeld. Il s’agit d’une petite unité avec un volet de 7,39 ha en réserve totale et 7,28 ha en réserve à interventions particulières. Les objectifs consistent à favoriser la biodiversité en général, à procéder par régénération naturelle et à structurer finement le peuplement. Cela laisse assurément de la place pour tenter une production de bois de qualité, notamment sur une surface d’un peu plus de 2 ha que nous avons examinée plus en détail. Dès 1979, le peuplement actuellement au stade du haut perchis, voire de la jeune futaie, s’est installé naturellement à la suite de coupes en lisière du vieux peuplement.

Grâce à une lutte assidue contre la clématite et le dégagement ciblé des essences précieuses, on a actuellement sauvé 75 noyers de qualité variable ainsi que bon nombre de merisiers, frênes et érables. Le moment semble venu de désigner les arbres de place de qualité à des distances qui peuvent être assez larges (15 à 20 m) et de les dégager énergiquement pour permettre la formation de houppiers vigoureux. Ce traitement permettra de garantir la pérennité de certaines essences peu concurrentielles comme le noyer et le merisier et, en outre, de produire des billes de pied de grande qualité. Ce traitement par «détourage», comme le pratiquent nos collègues français, nous semble indiqué même dans une réserve forestière si le nombre d’arbres de place n’excède pas 20 à 30 sujets par hectare et laisse suffisamment d’espace intercalaire à la végétation de bourrage.

Ruedi Lengweiler nous démontre ici que, grâce à des soins ciblés et répétés, il est possible de sauver une certaine biodiversité issue de la régénération naturelle, cela grâce aux aides accordées par la Confédération et le canton de Thurgovie. Il dispose d’un crédit global lui permettant d’investir environ Fr. 25.– /a tous les trois ans pour traiter ce genre de surfaces.

Plantation sur terrain agricole

Collection de «fruitiers à bois»
Fig. 3 - La collection de «fruitiers à bois» installée en 1997 par Heini Gubler dans sa propriété de Hörhausen. La qualité des fûts à l’âge de 13 ans est édifiante.
 
Stock de planches de fruitiers
Fig. 4 - Heini Gubler devant son stock de planches de fruitiers.

C’est à Hörhausen que Heini Gubler nous dévoile la collection de fruitiers forestiers et de noyers qu’il a installée sur un pré agricole il y a treize ans. Plantés à un espacement de 3,2 m entre les lignes et 5 m sur la ligne, ces fruitiers (pommiers, poiriers, merisiers, noyers, alisiers et cormiers) ont été bichonnés tout au long de leur existence, quitte à être tuteurés pour ceux qui présentaient une élongation trop marquée nuisant à leur stabilité. Le résultat est saisissant quand on considère les fûts actuellement sans branches, de 3 à 5 m selon l’essence, ainsi que l’axe apical très marqué de pratiquement tous les sujets (Fig. 3).

Il ressort de cette observation que, bien entendu, le merisier affiche la plus grande croissance, suivi du noyer. Toutefois, certaines variétés de poiriers et de pommiers greffés soutiennent la comparaison quant à leur allure, mais ils restent en retrait en matière de croissance en diamètre. Il semble établi que les caractéristiques de croissance et celles du bois (fibre torse) dépendent de la génétique des greffons.

La plantation en alignement géométrique telle qu’elle se présente actuellement va nécessiter un choix draconien, car la densité est clairement trop importante et les houppiers se gênent manifestement. Il faudra désigner les arbres et l’essence (ou variété) de place et les détourer énergiquement pour assurer le développement des houppiers. L’objectif de production tendant à générer en soixante ans environ 150 m3 de billes de qualité menuiserie (estimées à Fr. 800.– / m3) apparaît bien engagé et laisse présager – tous investissements déduits – un rendement très supérieur au rendement agricole classique.

Un stock de planches de fruitiers nous montre à quel point les petites dimensions n’excédant pas 1,5 x 0,30 m peuvent aussi être valorisées, dans la production d’instruments à vent (flûtes par exemple). Il s’agit bien entendu de marchés de niche, mais qui peuvent apporter une touche originale à l’image d’une entreprise (Fig. 4).

Initiative privée

Nous observons une fois de plus que c’est l’initiative de professionnels curieux et avisés qui ouvre des perspectives nouvelles sur le potentiel que représente la culture de spécialités comme le noyer ou des variétés de fruitiers sauvages, même greffés. Le traitement individuel sur un mode proche de l’arboriculture nous démontre en particulier qu’en s’y prenant à temps, il est tout à fait possible d’obtenir des sujets présentant un axe apical dominant laissant présager l’émergence de billes de pied de grande qualité même pour du poirier ou du pommier greffé.

L’excursion de la CPP s’est poursuivie le lendemain dans la région de Fribourg-en-Brisgau, où nous avons étudié plus particulièrement le traitement dynamique du merisier. Cette seconde journée fera l’objet d’un article dans une prochaine édition.

Cette contribution a été réalisée en collaboration avec le périodique La Forêt. La Forêt

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Contact


  • Jean-Philippe Mayland
    Président
    CPP-Culture et Promotion des bois Précieux
    c/o CEFOR–Lyss
    A l'att. de Mme Cécile Krumm
    CP 252
    3250 Lyss
    Tél : 032 387 49 11
    krumm @ cefor.ch
    www.cpp-apw.ch

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