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Auteur(s): Andréa Finger-Stich (auteure externe)
Rédaction: WSL, Suisse
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Les populations alpines et leurs forêts communales

Les politiques forestières internationales et nationales stipulent que la gestion durable des forêts requiert la participation des populations locales. Alors que les gestions de type participatif sont souvent pratiquées dans les pays en voie de développement, qu’en est-il dans les communes de l’arc alpin ? Dans quelle mesure les résidents, agriculteurs, forestiers, municipaux collaborent-ils pour la gestion des forêts communales ? Quels conflits, réels ou potentiels, découlent-ils de ces interactions ? Quelles sont les valeurs que les différents groupes sociaux perçoivent en relation avec " leur " forêt ? Et quel rôle le professionnel forestier joue-t-il dans ce contexte ?

Vollèges (VD), une des six communes sélectionnées
Figure 1 - Vollèges (VS), une des six communes sélectionnées.
Photo: Commune de Vollèges

Une chercheuse romande a cherché des réponses à ces questions en procédant à une étude (PDF) de cas dans six communes alpines, trois en Suisse et trois en France.

Les propos recueillis lors de 65 interviews conduits dans ces communes ont été classés selon leur contenu thématique. Un tableau présente les types de conflits liés à la forêt ressortant de ces interviews. Les valeurs associées à la forêt par les différents résidents ont également été identifiées, ainsi que les processus d’actions collectives, définies comme l’ensemble des relations qu’une population a avec – et à propos de – sa ou ses forêts communales.

Usages multiples : une source de conflits

Parmi le foisonnement des observations et analyses présentées dans cette étude, certaines concernent plus particulièrement les professionnels forestiers.

Ainsi, concernant les usages multiples en interface avec le milieu forestier, les conflits liés à l’agriculture et à la conservation de la nature sont les plus souvent mentionnés. Ces conflits divisent les perceptions des résidents ruraux de celles des résidents aux occupations et références urbaines, surtout parce qu’ils se greffent sur des questions de propriété, de droit d’accès et d’usage.

Par exemple, le conflit au sujet de la réintroduction du lynx catalyse celui au sujet de l’utilisation du territoire et de l’ingérence de l’Etat. Les résidents ruraux associent les intérêts de conservation promus par l’Etat comme venant du centre, des urbains. L’étude relève que les capacités locales de gestion de conflits s’avèrent aujourd’hui relativement faibles. En effet, à ce niveau, les réactions d’exclusion sociale sont relativement fortes.

Les relations entre les agriculteurs et les agents des services forestiers sont souvent conflictuelles, notamment au sujet de la régénération spontanée des forêts dans les pâturages et de l’utilisation des routes forestières et pastorales. Certains agriculteurs perçoivent que les experts forestiers manquent de considération pour leur savoir, leur savoir-faire ou leurs droits.

Communes sélectionnées pour cette étude

en Suisse : Leysin, VD ; Vollèges, VS ; Rossinière, VD
en France : Châtel, Vacheresse et Nancy sur Cluses, toutes trois en Haute-Savoie.

Parmi ces six communes, deux d’entre elles sont touristiques ; deux autres ont un secteur primaire agricole et forestier fortement développé ; quant aux communes intermédiaires, elles ont une économie davantage orientée vers les industries des vallées. Ces six communes ont été sélectionnées selon qu’elles avaient une forte proportion de leur territoire occupé par des forêts de propriété communale, et des forêts communales servant de multiples usages et fonctions (ceci étant un facteur potentiel de conflit, donc intéressant pour cette étude).

La forêt, lieu patrimonial

Découpage de Hauswirth (1863)
Figure 2 - Découpage de Hauswirth (1863), Musée du Vieux Pays-d'Enhaut. Cliquez sur l'image pour l'agrandir.
Photo: www.musee-chateau-doex.ch
 
Blason de Vollèges
Figure 3 - Le blason de Vollèges reflète l’importance de la forêt pour cette commune.

Parmi les valeurs associées à la forêt locale, les valeurs patrimoniales viennent en tête. Elle est en effet vécue comme legs des générations passées, comme lieu d’échange social,comme élément constitutif du patrimoine architectural . Elle est perçue comme un élément stable ou durable, en cela, elle participe à l’identité ainsi qu’au sentiment de sécurité des acteurs locaux.

Inter-action – entre qui et pourquoi ?

Quelles sont les relations entre les agents des services forestiers, les entrepreneurs de la filière bois, les élus municipaux, les habitants et les usagers ? Comment les uns et les autres participent-ils à la gestion des forêts communales ? Comment donnent-ils leur avis, défendent-ils leurs intérêts, contribuent-ils par leurs ressources, leur savoir et leur savoir-faire ? L’analyse des entretiens apporte des interrogations mais aussi de nombreux éléments de réponse, dont nous avons retenu les suivants :

  • certains résidents disent ne pas savoir " qui décide pour la forêt ", ou à qui s’adresser pour obtenir des réponses ;
  • dans chaque commune étudiée, de un à trois municipaux s’impliquent dans la gestion des forêts communales. Certains d’entre eux ont exprimé le désir d’être davantage informés et consultés par les services forestiers, en particulier au sujet de la commercialisation des bois communaux ;
  • peu de résidents connaissent les limites de propriété de la forêt communale. Certains droits d’usage, comme l’affouage qui donne aux résidents un droit d’accès au bois communal gratuit ou à un prix inférieur à celui du marché, sont encore pratiqués aujourd’hui dans certaines communes. Pourtant les municipalités diffusent généralement peu d’informations pour faire perdurer ces pratiques, souvent inconnues des jeunes et des nouveaux résidents.
  • la grande majorité des résidents ignorent l’existence des plans d’aménagement pour leur forêt communale, qui ne sont généralement pas directement accessibles au public dans les mairies. Les résidents apprécient d’être informés sur leur forêt mais ils préfèrent s’adresser de manière informelle au forestier local. Si celui-ci est communicatif et intéressé aux pratiques et savoirs locaux, il est perçu avec beaucoup d’estime par la population.

Un rôle central pour les forestiers

Les forestiers locaux jouent souvent un rôle d’intermédiaires entre les acteurs locaux et les gestionnaires du territoire aux niveaux régionaux et nationaux. Cette position parfois inconfortable leur confère une importante tâche de communication pour laquelle ils sont peu formés et relativement peu soutenus par les administrations. Par exemple, une participation accrue des professionnels proches du terrain à l’élaboration des plans d’aménagement forestiers permettrait une meilleure prise en compte du territoire et des acteurs locaux.

En contrepoint à la dévalorisation économique des ressources forestières alpines, la forêt locale est un lieu commun qui remplit une fonction patrimoniale d’importance croissante. En tant qu’acteur local, le garde ou technicien forestier a un rôle central à jouer dans l’animation de cette fonction sociale de la forêt. Sa capacité de communication et d’interaction s’avère donc essentielle pour stimuler l’intérêt des acteurs locaux pour leur environnement forestier. Un engagement renforcé des populations locales dans la gestion des forêts alpines aurait pour effet la promotion de leurs valeurs économiques et patrimoniales et la revalorisation de ces forêts.

  • Adaptation : Michèle Kaennel Dobbertin (WSL) et Andréa Finger-Stich

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  • L’article original (PDF)

  • Finger-Stich A. (2005) : Social agency in alpine communal forests : local actors' interactions with communal forests and participation in communal forestry in the French and Swiss Alps. Albert-Ludwigs-Universität Freiburg im Breisgau, Allemagne. 3 octobre 2006. (PDF)

Contact

  • Andréa Finger-Stich
    Ecole d’ingénieurs de Lullier
    Filière Gestion de la Nature
    Route de Presinge 150
    CH-1254 Jussy
    Tél. +41 22 759 95 67
    e-mail: Andrea.finger-stich @ hesge.ch
    www.hesge.ch/eil

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