Recherche

    
Rechercher dans cette rubrique

Recherche étendue

Contact

Hugo Raetzo

Office fédéral de l'environnement OFEV
section Glissements de terrain, avalanches et forêt protectrice
Tél. +41 31 324 16 83

Article(s)

Auteur(s): Hansjakob Baumgartner (auteur externe)
Rédaction: WSL, Suisse
Commentaires: Cet article a reçu 0 commentaires
Évaluation: A mes favoris Aperçu avant impression 64.3364.3364.3364.3364.33 (15)

Quand la montagne bouge

Les glissements de terrain font partie de l'évolution permanente de la Terre. Dans plusieurs régions de Suisse, des pentes se déplacent lentement depuis des milliers d'années. Aujourd'hui, les sols gelés qui fondent à haute altitude se mettent aussi en mouvement. Un système de surveillance par satellite aide à dépister les dangers et à s'en protéger.

Kirche St. Luzius in Peiden
Fig. 1 - L'église St. Luzius a Peiden.
Photo: Adrian Michael, Wikipedia, Licence de documentation libre GNU
 

Le clocher penche légèrement; à part cela, rien ne trahit que l'église de Peiden, dans le Val Lumnezia (GR), bouge (fig. 3). Au cours des cent dernières années, elle s'est pourtant déplacée de plus de 16 mètres vers l'estsudest et de 4 mètres vers le bas.

Peiden se trouve dans une zone critique de 30 kilomètres carrés en terrain schisteux. Le flanc gauche de la vallée, de Lumbrein à Cumbel, descend de 1 à 20 centimètres par an, sur une surface de glissement de 15 degrés située probablement à une centaine de mètres de profondeur. À l'échelle de l'histoire terrestre, c'est un rythme accéléré. Le randonneur qui va de Peiden à Vignon est témoin d'un véritable drame géologique. Des accumulations détritiques modèlent le terrain, des fissures récentes, des éboulements et des morceaux de roche témoignent qu'une page d'histoire agitée est en train de s'écrire.

Un mouvement de plusieurs milliers d'années

Le processus a commencé il y a plusieurs milliers d'années dans cette vallée habitée depuis l'âge de bronze. Des huit villages concernés, Peiden est de loin le plus touché, car il se trouve dans une zone dite de mouvements différentiels. Là où le sol glisse en profondeur, régulièrement et lentement, les bâtiments ne sont presque pas affectés; il en va autrement quand la vitesse est plus élevée devant la porte d'entrée que sur la façade arrière. Les maisons pimpantes du village sont encore intactes, mais plusieurs d'entre elles portent les traces de travaux répétés. L'une n'a pas été réparée depuis des années: de larges fissures béent dans la maçonnerie, elle tombe en ruines.

La proximité de la rivière Glogn, qui érode la vallée à une centaine de mètres en contrebas du village, n'est guère propice non plus. Après les crues de la fin des années 1920, le sol glissait tellement qu'il a presque fallu évacuer Peiden. On a envisagé une délocalisation, mais la population s'y est refusée. 87 personnes habitaient là à l'époque, elles ne sont plus que 11 aujourd'hui. L'emplacement géologique défavorable a précipité l'exode. " La peur des dangers naturels, alimentée par des pronostics trop noirs, a incité de nombreuses familles à quitter les lieux ", explique le site web de la commune de Suraua, à laquelle Peiden appartient.

La végétation est un excellent frein

Si le plan de glissement se situe à faible profondeur, la végétation peut freiner le mouvement. Certaines essences ont des racines qui descendent jusqu'à deux mètres et plus sous terre. Ces arbres et arbustes absorbent l'eau contenue dans le sol et lui retirent ainsi le lubrifiant déterminant.

Les prairies aussi jouent un rôle stabilisant. Une couverture de plantes d'espèces diverses protège mieux de l'érosion qu'une couverture homogène, car l'existence de plantes variées multiplie les types d'ancrage. La fertilisation des pentes abruptes, voulue ou provoquée par les immissions d'azote atmosphérique, réduit leur stabilité, car elle limite la diversité des espèces et favorise les plantes aux racines plates.

=> Des plantes pour lutter contre l’érosion et les glissements en surface

Zone de glissement bien connue

La région est un modèle de glissement de terrain à grande échelle. Les premières mesures datent de 1887. Comme les grands éboulements, les glissements en profondeur sont des mécanismes que l'homme ne peut arrêter à moins de coûts disproportionnés. Parfois, il est tout de même possible de les ralentir par des drainages (voir encadré).

Dans le Val Lumnezia aussi, les drainages, les corrections des eaux du Glogn et l'aménagement du lac artificiel de Zervreila dans son bassin versant ont un peu calmé la situation. On ne constate plus d'accélérations marquées depuis des dizaines d'années. Mais la pente continue de glisser. Aujourd'hui, on n'aurait plus le droit de construire Peiden. Selon la carte des dangers, le village se trouve en secteur rouge, et est donc exposé à un " danger élevé ". Dans d'autres zones de la vallée, où le sol glisse en profondeur de façon continue, les conditions sont moins critiques. On peut y bâtir, mais à condition de remplir certaines clauses de sécurité. " Il peut être obligatoire de prévoir des fondations en béton armé ", explique Hugo Raetzo, de la section Glissements de terrain, avalanches et forêt protectrice de l'OFEV.

Stabilisierte Rutschmasse im Valle di Campo TI
Fig. 2 - Masse de glissement stabilisée dans le Val di Campo (TI)
Photo: OFEV

Drainage réussi de la Rovana

Au fond du Val di Campo (TI), une vallée latérale du Val Maggia, une masse énorme de 800 millions de mètres cubes et de quelque 6 kilomètres carrés bougeait sur une couche de glissement de près de 170 mètres d'épaisseur (fig. 2). Elle menaçait à sa surface les villages de Campo et de Cimalmotto et risquait de provoquer une retenue dans la rivière Rovana, ce qui aurait entraîné des raz de marée et des inondations catastrophiques jusqu'à Locarno et Ascona.

Ces dangers sont aujourd'hui quasiment écartés. La pression accrue de l'eau dans la masse de glissement s'est avérée être la principale cause des mouvements. On a donc creusé en contrebas une galerie de drainage de 1800 mètres de long, à partir de laquelle des trous de forage permettent de drainer directement la masse. En surface, l'eau est évacuée par des canaux. Quand la Rovana est en crue, ses eaux s'écoulent maintenant à travers une nouvelle galerie de dérivation qui a permis de freiner l'érosion continue du pied de la pente. Par la suite, le glissement de terrain s'est pratiquement arrêté.

Les régions à risque sous surveillance

Stieregghütte bei Grindelwald BE
Fig. 3 - Le refuge de Stieregg, au pied du Mettenberg près de Grindelwald (BE), a été pris en 2005 dans ce glissement emportant la moraine. La fonte des glaciers et du pergélisol déstabilise de nombreux versants alpins.
Photo: Hans Rudolf Keusen, Geotest SA

La sécurité de la population est menacée lorsque le processus s'accélère, que les mouvements différentiels endommagent les maisons ou que des glissements secondaires se déclenchent spontanément. Ces derniers peuvent vite atteindre la vallée, et quelques milliers de mètres cubes de roches suffisent à détruire des bâtiments. Les coulées de terre ont déjà fait des morts en Suisse aussi. En Italie, des dizaines de personnes sont tuées chaque année par des glissements rapides. Les régions sensibles sont en outre menacées par des laves torrentielles capables de transporter des matériaux jusqu'à des villages éloignés de quelques kilomètres.

Parce que les mouvements de masse peuvent s'accélérer subitement, il faut les garder à l'œil. L'OFEV utilise à cet effet les moyens les plus modernes, comme l'interférométrie radar. Grâce aux ondes radar, on peut effectuer des mesures de haute précision à partir de satellites distants de 800 kilomètres, sur toute la surface de la Terre. Les points de mesure qui se reflètent bien sont les blocs de roche, les routes ou les bâtiments, car la végétation cache le sol sur les images radar. Des dizaines d'endroits sont surveillés par satellite dans le Val Lumnezia. Les données fournissent une image précise du glissement et permettent de distinguer la zone de mouvements différentiels.

Cette technique livre également des informations précieuses aux géologues et aux ingénieurs pour les régions du Lac Noir (FR), de Grächen (VS), Grindelwald (BE), Lauterbrunnen (BE) et VillarsLeysin (VD). Les résultats sont reportés sur les cartes des dangers, qui permettent ensuite de délimiter les zones à risque dans les plans locaux d'aménagement du territoire.

Un satellite européen à la rescousse

L'Agence spatiale européenne (ESA) relève des données radar par satellite depuis 1991. La Suisse peut utiliser ces archives dans le cadre de sa coopération avec l'ESA. Le satellite environnemental européen Envisat survole chaque point de la Terre tous les 35 jours depuis 2002. Grâce au soutien du domaine Affaires spatiales du Secrétariat d'État à la formation et à la recherche, l'OFEV a également accès aux données radar sur les Alpes.

" L'interférométrie radar présente un gigantesque potentiel pour le dépistage des dangers et la gestion des risques. Les informations sont plus denses, malgré la moindre dépense, quand l'analyse se fait à grande échelle ", dit Hugo Raetzo. La méthode offre notamment des possibilités inédites dans les régions inhabitées, comme la haute montagne, où il n'existe aucun réseau de mesure et où les coûts sont trop élevés.

Gare à la fonte du pergélisol

L'interférométrie radar est particulièrement bienvenue du fait des nouveaux dangers engendrés par les changements climatiques. En effet, au niveau du pergélisol, c'estàdire à partir de 2300 mètres d'altitude, la glace qui maintenait les matériaux meubles fond. Le risque augmente donc que des pentes et des parties rocheuses naguère stables se détachent ou que des laves torrentielles se forment après de fortes précipitations. Comme le montrent des études récentes, le réchauffement du XXe siècle a déjà déclenché des mouvements, surtout depuis la fin des années 1980. Des pentes ont glissé, et les glaciers rocheux composés de matériaux meubles gelés et de glace progressent plus vite vers la vallée.

Certes, tout cela se passe généralement loin des zones habitées, mais les glissements de terrain et les éboulements qui se produisent en altitude peuvent menacer directement ou indirectement les voies de communication et les villages dans la vallée. Le glacier rocheux situé au pied du glacier valaisan de Tsarmine, par exemple, s'est mis à bouger il y a quelques années alors qu'il avait longtemps été inactif. Les données obtenues par satellite montrent qu'il descend vers la vallée à une vitesse de 0,8 à 1,5 mètre par an, et même de deux mètres à sa pointe. Ces résultats concordent avec les mesures au sol, bien plus difficiles à obtenir. Le satellite a également révélé des mouvements de terrain jamais repérés auparavant: une pente latérale d'éboulis de la Dent de Perroc est elle aussi en train de glisser. La route qui conduit à Arolla (VS) passe 800 mètres plus bas. " Notre besoin de savoir ce qui se passe dans les Alpes au niveau du pergélisol est fondé ", dit Hugo Raetzo. " L'interférométrie radar permet de le satisfaire à un prix acceptable. "

Télécharger

Liens externes

Poursuivez votre lecture sur waldwissen.net